"chaque jour tu vas découvrir des choses que tu n'attends pas", m'avait dit un ami qui a vécu au Japon. En même temps quand on part vivre à l'étranger, on s'attend à être surpris. Mais ici, la vraie suprrise se passe surtout dans les détails. je dirais même exclusivement dans les détails. ce n'est pas un choc profond, un renversement, comme marcher les pieds en haut la tête en bas (d'ailleurs parfois j'aimerais être un peu plus bousculée, remuée). c'est une foule de remarques, d'expressions, ou de scènes, minuscules qui ne devraient pas retenir l'attention et pourtant si. il est là le dépaysement. pas vraiment dans la ponctualité des trains, les ressources technologiques ni même les mille et un gadgets qui rendent la vie plus confortable. enfin pour moi.

Par exemple, parmi les plus récentes surprises, c'est cette semaine, par une lourde soirée bien humide et bien chaude qui donne l'impression de squatter une bouche d'aération du métro parisien, j'enfourche mon vélo pour aller à la piscine. Pourquoi, alors que je connais le chemin, je mesure mal la distance, je loupe une intersection, et je me retrouve dans un dédale de petites rues mal éclairées
parenthèse: j'adore que les rues ne soient pas baignées de lumière comme en europe où l'on a peur du noir. j'ai toujours aimé les villes lointaines pour ça, en afrique principalement, et j'ai été ravie de retrouver la même chose c'est beauocup plus reposant, on voit d'autres choses, on écoute d'autres choses, j'aime qu'on respecte le soir.
donc en deux temps trois mouvements, je me retrouve loin de la piscine, je débouche sur une petite rue commerçante très sympathique, beaucoup de gens qui marchent, silencieusement. je tente de m'orienter, j'emprunte une petite rue dans un quartier plutôt résidentiel. et là, sur le trottoir d'une rue déserte, je distingue deux silhouettes immobiles, deux hommes, l'un prosterné à genou, l'autre debout face à lui. je ne sais pas ce qu'ils se disaient, peut-être rien. mais c'était terriblement intense, terriblement dramatique comme scène. très théâtral.
ou alors, il y a des petites phrases qui marquent, qui intriguent, qui donnent presque le vertige. Exemple? une discussion avec mon amie Mayumi, que je remercie au passage, je lui suis terriblement reconnaissante de nos soirées hebdomadaires à discuter du Japon, de la France, à échanger nos impressions. D'autant plus reconnaissante que c'est une de mes toutes premières amies ici à me donner une ouverture sur les coulisses de ce Japon qui, faute de pouvoir encore parler, ne resterait sinon qu'un décor. (Merci donc Mayumi qui te reconnaîtras sans doute ici.) Donc cette semaine, nous sommes retrouvées dans un petit restaurant d'Ebisu, à boire une bière en échangeant nos dernières nouvelles et impressions. Et je ne me rappelle plus du tout comment nous en sommes venues à parler de ça. cela avait l'air très anodin. Mais la phrase donnait quelque chose du genre (j'ai peur que ma mémoire n'en trahisse l'exactitude): "ici il y a un sentiment qui est très exacerbé, c'est la haine" j'étais un peu surprise et je dois bien avouer que je ne l'avais pas remarqué du tout. donc je demande à en savoir plus "c'est principalement les femmes à l'égard de leurs maris" puis "il y a même des femes qui meurent de douleur". et la conversation est repassée à autre chose. (Bon j'avoue que ça me fait bizarre de raconter une conversation que j'ai eue en me disant que mon interlocutrice du moment va sans doute la lire). Mais ça m'a aussi plongée dans un abîme vertigineux, assez comparable d'ailleurs à la scène des deux hommes sur le trottoir. quelque chose d'infiniment théâtral, mais dans la vraie vie.
d'ailleurs, rien à voir (encore que?), mais je me suis fait la réflexion à plusieurs reprises. Mais il y a quelque chose qui m'a marquée tout de suite, dès la première semaine (précisément quand j'ai vu cette femme habillée en Mauritanienne, avec une melhafa aux plis parfaits, et des gestes que j'ai vraiment pris pour ceux d'une mauritanienne jusqu'à ce que je voie son visage). Il y a quelque chose qui me marque c'est la capacité d'imitation parfaite de certaines personnes que je croise ici. je n'ai pas d'autre exemple qui me vienne en tête maintenant mais je sais que je me suis fait cette réflexion à plusieurs reprises. une imitation de ce qui est lointain, donc imaginaire. là c'est une femme habillée en mauritanienne, plus loin ça pourra être un groupe de jeunes gens déguisés en elvis, ou que sais-je encore. comme si (attention c'est sans doute un gros délire de Anne) à défaut d'avoir une ouverture physique sur l'extérieur (le Japon est une île je le rappelle), on jouait l'extérieur, on jouait le monde. A perfection. Mais avec un petit quelque chose (quoi?) qui fait qu'on reste Japonais à 100%. Pas de confusion possible, pas de glissement vers l'autre. Bon c'est sans doute du gros n'importe quoi inintelligible ce que je raconte, il faudrait qu'un jour j'arrive à y mettre des mots simples.
en tout cas voilà, bientôt deux mois, quelques toutes petites fenêtres sur l'envers du décor, subrepticement, pas plus, mais des petites fenêtres qui du coup sont d'autant plus chérissables. pour le reste, j'ai le sentiment encore de glisser sur une surface lisse et imperméable. à moins que je ne m'imprègne sans m'en rendre compte, ce qui ne serait pas étonnant. même dans mon travail, aussi parce que je commence seulement à m'y mettre vraiment depuis quelques semaines, j'arrive à dégager quelques lignes. mais la chair, la rencontre n'a pour l'instant eu lieu que de façon très momentanée.
la rencontre est d'ailleurs plus souvent dans les à-côtés du travail, c'est une aubergiste d'hokkaido qui discute avec moi, s'installe à ma table pour me servir jusque dans mon assiette comme une mère, me demande si je reviendrai "demain", se sont ses gestes, les quelques mots que nous échangeons. cette même aubergiste qui m'avait un peu surprise d'ailleurs la première fois que j'étais venue dans son tout petit restaurant, en hésitant à me servir du porc ("vous n'êtes pas musulmane?").
Pour ceux qui veulent avoir une idée de ce
contre-sommet, avec dix fois plus de policiers que de manifestants (c'est à peu près les chiffres), vous pouvez faire un tour ici:
Elle appelle un autre agent, qui prend à nouveau mes billets et me dirige vers mon quai.
comprenant qu'une explication trop longue risque de me faire manquer mon train j'interromps la conversation par un "wakarimashita", et me dirige vers ma place où je passe en revue mes tickets. Il
me manque bien non pas un mais deux tickets retour. Ma voisine doit m'observer du coin de l'oeil. Pour meiux faire le deuil de mon trajet retour, je m'endors en tentant de calculer la somme que mon
pauvre vocabulaire japonais m'a fait perdre. Je suis réveillée par le contrôleur, lui présente mes tickets. Il m'interroge sur mon trajet retour. Sans bien comprendre je lui tends le seul ticket
qu'il me reste. Et d'un tour de passe-passe il me tend un des deux tickets manquants, en s'excusant de l'erreur. "Yokatta" lance alors ma voisine, soulagée avec moi. Le contrôleur s'éloigne et elle
fait le compte des billets, constate avec moi qu'il en manque encore un. Sa soeur, assise de l'autre côté de l'aller se joint à la conversation, et avec un peu plus de temps à ma disposition, je
peux cette fois leur expliquer mon aventure. Elles promettent d'arrêter le contrôleur lors de son passage retour. Ce qu'elles font, une demie-heure plus tard. Celui-ci, visiblement décontenancé et
très gêné, roule des yeux, regarde au ciel. Puis ajoute que dans les trois heures de train qui me restent, il va pouvoir trouver le ticket. Mais me demande de vérifier une dernière fois. C'est donc
ma voisine qui a découvert le ticket manquant, coincé entre deux pages de mon petit carnet. J'étais au moins aussi gênée que le contrôleur - mais je ne sais pas rouler des yeux et regarder au ciel
comme lui.
aujourd'hui j'ai bien travaillé, enfin, genre efficace quoi, alors je m'offre une petite pause pour vous raconter deux trois choses. la journée, puisque beaucoup me
demandent à quoi ressemble une de mes journées (et j'ai bien du mal à répondre parce qu'il n'y en a pas deux pareilles), elle a commencé par mon petit trajet du lundi matin à vélo, vers la maison
de suzukisan, ma prof de japonais du lundi matin. pas le cours le plus efficace on va dire, mais une dame sympa, qui m'offre du thé après chaque cours, suivant un rituel bien réglé. la semaine
dernière j'avais eu bien du mal à lui faire admettre que j'avais avancé et que ce n'était pas la peine de revenir au début du livre. je lui en voulais un peu de pas comprendre l'urgence pour moi
d'avancer vite, pour ne plus m'arrêter au bout de trois phrases quand je parle à quelqu'un (déjà trois phrases, vu ce que je disais au début, c'est pas mal). bon les cours de japonais c'est pas
un loisir pour moi quoi, à le vivre au quotidien, je vois bien ce que ça a de vital... bref, aujourd'hui, elle a intégré, on a pris le livre là où je m'étais arrêtée à mon dernier cours de la
semaine dernière, sans explications, à mon grand soulagement. et aujourd'hui, j'ai dû interrompre le petit thé final un peu plus rapidement que d'habitude (oui j'ai déjà des habitudes) parce que
je voulais aller chercher ma gaigokujin torokusho qui était prête, ma carte de résidente, le sésame indispensable pour ouvrir un compte en banque, donc ouvrir un abonnement téléphonique, donc
envoyer un contact fixeà mes interlocuteurs. alors sans attendre, je vais à la banque, un entil monsieur me renseigne: j'ai tout les papiers sauf... un sceau figurez-vous! oui au japon on ne
signe pas, on appose son sceau. je devrai donc attendre encore mercredi que l'artisan ait fini de graver un sceau à mon nom avant d'ouvrir un compte. mais bon la perspective un peu désuète
d'avoir un sceau à mon nom en katakanas m'a assez plu, donc je ne me suis pas formalisée d'avoir à attendre encore deux jours.
bon c'est promis, un jour je mettrai des photos. je
ne sais pas pourquoi, jusqu'ici je n'en ai quasiment pas prises. mais ça va venir. et je mettrai par exemple des photos des petites clochettes de la petite auberge familiale où j'étais hier avec un
collègue, ambiance bon enfant, familiale et bières (enfin thé pour moi, j'avais déjà bu des bières avant). C'est là que j'ai appris l'histoire des clochettes, c'est Yokosan, la chef d'orchestre de
cette petite auberge où on se retrouve autour du comptoir, qui dans un élan d'enthousiasme, pour ponctuer son histoire, s'est mise à faire sonner ces clochettes que je n'avais pas remarquées
jusqu'à présent. Et là, elle a expliqué: les clochettes, c'est pour l'été, quand il fait chaud, très chaud. Dans la moiteur, pour rafraîchir les clients, un petit son de clochette. L'hiver, n'y
pensez même pas, les clochettes restent muettes.
une image que j'ai tenté de piquer à mon cousin qui était
au large du Banc d'Arguin pendant que je mangeais ce yassa à Yokohama: un bateau offert par le Japon à la RIM: "l'aide financière non remboursable par le gouvernement du Japon comme symbole de
l'amitié et de la coopération entre le Japon et la République islamique de Mauritanie."