c'est la prof du mardi matin, qui me fout un peu la pression parce qu'elle m'appelle la veille, chaque semaine, pour savoir où j'en suis pour préparer son cours. et puis aussi parce qu'on a pas
tout à fait les mêmes références dans la vie alors j'ai toujours un peu peur de l'effrayer. par exemple quand je lui explique que je vais couvrir le contre-sommet du G8 à hokkaido, pas de moi-même
mais parce qu'elle me demande des détails, elle s'interroge, pose des questions. puis finit par dire qu'elle a compris mais je crois que pour elle le contre-sommet c'est juste une réunion
annexe au G8. l'altermondialisme je ne suis pas sure que ça fasse partie de son champ de pensée. bon je n'ai pas fait beaucoup d'efforts pour lui expliquer, je n'avais pas vraiment envie
d'avoir une étiquette sur le front, si elle comprend de quoi il s'agit ou pas ma foi, c'est pas ça qui me fera avancer en japonais.
bref, c'est une vieille dame, qui a l'habitude d'enseigner à de "très bons élèves, qui viennent des grandes écoles parisiennes, des gens très intelligents", m'a-t-elle précisé dès le premier cours.
je n'ai aucune idée de son âge mais elle n'est pas toute jeune, un peu mélancolique, parfois malade. un jour elle m'a dit que "l'allongement de la durée de la vie c'est pas forcément bien", ça m'a
fait triste.
bref. je fais de mon mieux pour lui faire plaisir, c'est-à-dire pour comprendre vite et bien, et retenir un maximum de vocabulaire. je crois qu'elle est contente parce qu'on arrive à discuter
maintenant alors qu'au premier jour, même une phrase simple dont je connaissais tous les mots, je mettais trois heures à percuter. donc ça l'encourage.
mais pour moi, au-delà du cours, c'est surtout le personnage qui me plait, assez touchante, complètement hors de mon monde (pas hors du monde, je ne dirais pas ça, mais hors de mon univers). et je
crois que ça la désolerait de s'en apercevoir, je pressens, peut-être à tort, que ça la paniquerait qu'on ne partage pas un socle commun de préoccupations. par exemple, hier, une phrase dans
un exercice parlait des"jeunes d'aujourd'hui". et elle d'ajouter "les jeunes d'aujourd'hui n'aiment plus grandes marques comme chanel, vuitton ou hermès". alors je lui suggère que peut-être "les
jeunes d'aujourd'hui" n'ont pas les moyens de montrer leur amour pour les grandes marques en question - qu'ils ont pas d'argent quoi. et là, sa réponse: "non les jeunes d'aujourd'hui, le
problème c'est que la consommation ça ne les intéresse plus".
forcément je suis restée muette. j'ai déjà un vocabulaire très limité, mais là, du point de vue des idées mêmes, j'étais totalement prise au dépourvu.
bon. et dans un exercice du livre, il y avait des phrases comme: "quand je suis seule j'appelle ma famille" ou bien "quand j'ai faim je sais plus quoi". bref, dans un mouvement tout à fait
spontané, mais surtout parce que j'ai senti que l'exemple lui ferait plaisir, j'ai ajouté "quand la nourriture française me manque, je m'achète un croissant". et là, ça lui a parlé grave. je l'ai
senti dans son regard. bon elle trouve ça un peu gras les croissants, mais la nostalgie ou la mélancolie qu'elle a cru percevoir dans cette phrase ça lui a plu. on est passé vite à autre chose,
mais j'ai senti que je l'avais soulagée : je suis une fille, seule à l'étranger, pas mariée, sans enfants, je travaille comme indépendante, tout ça ça la dépasse complètement. mais l'histoire du
croissant, ça lui a rappelé qu'après tout j'avais des sentiments comme tous les humains.
alors. à la fin du cours, nous marchions vers la station de métro, elle me demande si je connais Bäcker, une chaine de salon de thé française. je ne connaissais pas, et comme on passait devant j'ai
vu sur l'enseigne Bäcker, Paris. Pour la rassurer j'ai dit qu'il devait y en avoir à Paris, effectivement - mais en vrai je ne vois pas. et là, surprise, elle m'a invitée pour manger un croissant
et un café au lait (j'ai constaté que très souvent les japonais pensent qu'en France la boisson nationale c'est le café au lait). Et nous avons mangé moi un croissant, elle un sandwich, et un café
au lait en discutant (cette fois en anglais) de savoir si ça se fait dans les traditions françaises de faire sonner les verres quand on trinque. elle a lu dans un livre de bonnes manières
françaises que ça ne se fait pas, mais elle voit bien dans les films que ça se fait alors elle ne comprend pas. j'avoue que je ne m'étais jamais posé la question. je lui ai bricolé une théorie vite
fait, genre que ça se fait dans la plupart des cas, mais que dans les traditions de la haute bourgeoisie française ça se fait peut-être pas, qu'en famille ou avec des amis, on le
fait, et que dans une réunion publique ça dépend - et qu'on attend de voir ce que va faire celui qui dirige ladite réunion. elle m'a demandé "mais les vieux, ils trinquent, les vieux ou
pas?" je lui ai répondu que ce n'était pas une question d'âge mais plutôt d'appartenance sociale ces hitsoires de "bonnes manières".
au terme d'un long silence, elle a enchaîné sur une nouvelle question, pour être sure d'avoir bien compris. "sarkozy il trinque lui?"
et là j'ai vu l'image dans ma tête, et j'étais sure et certaine que sarkozy oui il trinque, au moins dans certaines occasions, avec ses potes, bonne manière ou pas bonne manière. mais j'ai renoncé
à lui expliquer.