Samedi 19 juillet 2008
Bientôt deux mois, j'en reviens pas. C'était prévu au programme que les choses iraient en s'accélérant, que le mois de juillet, avec une semaine intense de contre G8 puis de G8 sur l'île d'Hokkaido serait particulièrement court, mais là j'avoue que je me suis laissée surprendre. la bonne nouvelle c'est que je me suis mise dans un rythme de boulot assez intense, même si j'attends encore un mois avant d'avoir une vraie idée de: pourrai-je vivre mon année durant de journalisme ou bien vais-je devoir passer de l'autre côté du décor et me faire recruter comme freeter dans les magasins de jeux pour boucler mes fins de mois?
"chaque jour tu vas découvrir des choses que tu n'attends pas", m'avait dit un ami qui a vécu au Japon. En même temps quand on part vivre à l'étranger, on s'attend à être surpris. Mais ici, la vraie suprrise se passe surtout dans les détails. je dirais même exclusivement dans les détails. ce n'est pas un choc profond, un renversement, comme marcher les pieds en haut la tête en bas (d'ailleurs parfois j'aimerais être un peu plus bousculée, remuée). c'est une foule de remarques, d'expressions, ou de scènes, minuscules qui ne devraient pas retenir l'attention et pourtant si. il est là le dépaysement. pas vraiment dans la ponctualité des trains, les ressources technologiques ni même les mille et un gadgets qui rendent la vie plus confortable. enfin pour moi.

Par exemple, parmi les plus récentes surprises, c'est cette semaine, par une lourde soirée bien humide et bien chaude qui donne l'impression de squatter une bouche d'aération du métro parisien, j'enfourche mon vélo pour aller à la piscine. Pourquoi, alors que je connais le chemin, je mesure mal la distance, je loupe une intersection, et je me retrouve dans un dédale de petites rues mal éclairées

parenthèse: j'adore que les rues ne soient pas baignées de lumière comme en europe où l'on a peur du noir. j'ai toujours aimé les villes lointaines pour ça, en afrique principalement, et j'ai été ravie de retrouver la même chose c'est beauocup plus reposant, on voit d'autres choses, on écoute d'autres choses, j'aime qu'on respecte le soir.

donc en deux temps trois mouvements, je me retrouve loin de la piscine, je débouche sur une petite rue commerçante très sympathique, beaucoup de gens qui marchent, silencieusement. je tente de m'orienter, j'emprunte une petite rue dans un quartier plutôt résidentiel. et là, sur le trottoir d'une rue déserte, je distingue deux silhouettes immobiles, deux hommes, l'un prosterné à genou, l'autre debout face à lui. je ne sais pas ce qu'ils se disaient, peut-être rien. mais c'était terriblement intense, terriblement dramatique comme scène. très théâtral.

ou alors, il y a des petites phrases qui marquent, qui intriguent, qui donnent presque le vertige. Exemple? une discussion avec mon amie Mayumi, que je remercie au passage, je lui suis terriblement reconnaissante de nos soirées hebdomadaires à discuter du Japon, de la France, à échanger nos impressions. D'autant plus reconnaissante que c'est une de mes toutes premières amies ici à me donner une ouverture sur les coulisses de ce Japon qui, faute de pouvoir encore parler, ne resterait sinon qu'un décor. (Merci donc Mayumi qui te reconnaîtras sans doute ici.) Donc cette semaine, nous sommes retrouvées dans un petit restaurant d'Ebisu, à boire une bière en échangeant nos dernières nouvelles et impressions. Et je ne me rappelle plus du tout comment nous en sommes venues à parler de ça. cela avait l'air très anodin. Mais la phrase donnait quelque chose du genre (j'ai peur que ma mémoire n'en trahisse l'exactitude): "ici il y a un sentiment qui est très exacerbé, c'est la haine" j'étais un peu surprise et je dois bien avouer que je ne l'avais pas remarqué du tout. donc je demande à en savoir plus "c'est principalement les femmes à l'égard de leurs maris" puis "il y a même des femes qui meurent de douleur". et la conversation est repassée à autre chose.  (Bon j'avoue que ça me fait bizarre de raconter une conversation que j'ai eue en me disant que mon interlocutrice du moment va sans doute la lire). Mais ça m'a aussi plongée dans un abîme vertigineux, assez comparable d'ailleurs à la scène des deux hommes sur le trottoir. quelque chose d'infiniment théâtral, mais dans la vraie vie.

d'ailleurs, rien à voir (encore que?), mais je me suis fait la réflexion à plusieurs reprises. Mais il y a quelque chose qui m'a marquée tout de suite, dès la première semaine (précisément quand j'ai vu cette femme habillée en Mauritanienne, avec une melhafa aux plis parfaits, et des gestes que j'ai vraiment pris pour ceux d'une mauritanienne jusqu'à ce que je voie son visage). Il y a quelque chose qui me marque c'est la capacité d'imitation parfaite de certaines personnes que je croise ici. je n'ai pas d'autre exemple qui me vienne en tête maintenant mais je sais que je me suis fait cette réflexion à plusieurs reprises. une imitation de ce qui est lointain, donc imaginaire. là c'est une femme habillée en mauritanienne, plus loin ça pourra être un groupe de jeunes gens déguisés en elvis, ou que sais-je encore. comme si (attention c'est sans doute un gros délire de Anne) à défaut d'avoir une ouverture physique sur l'extérieur (le Japon est une île je le rappelle), on jouait l'extérieur, on jouait le monde. A perfection. Mais avec un petit quelque chose (quoi?) qui fait qu'on reste Japonais à 100%. Pas de confusion possible, pas de glissement vers l'autre. Bon c'est sans doute du gros n'importe quoi inintelligible ce que je raconte, il faudrait qu'un jour j'arrive à y mettre des mots simples.

en tout cas voilà, bientôt deux mois, quelques toutes petites fenêtres sur l'envers du décor, subrepticement, pas plus, mais des petites fenêtres qui du coup sont d'autant plus chérissables. pour le reste, j'ai le sentiment encore de glisser sur une surface lisse et imperméable. à moins que je ne m'imprègne sans m'en rendre compte, ce qui ne serait pas étonnant. même dans mon travail, aussi parce que je commence seulement à m'y mettre vraiment depuis quelques semaines, j'arrive à dégager quelques lignes. mais la chair, la rencontre n'a pour l'instant eu lieu que de façon très momentanée.

la rencontre est d'ailleurs plus souvent dans les à-côtés du travail, c'est une aubergiste d'hokkaido qui discute avec moi, s'installe à ma table pour me servir jusque dans mon assiette comme une mère, me demande si je reviendrai "demain", se sont ses gestes, les quelques mots que nous échangeons. cette même aubergiste qui m'avait un peu surprise d'ailleurs la première fois que j'étais venue dans son tout petit restaurant, en hésitant à me servir du porc ("vous n'êtes pas musulmane?").
Par Anne
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Commentaires

Bonjour, J'ai lu avec beaucoup d'intérêt vos deux anecdotes, celle de votre conversation avec votre amie et l'autre à propos de cette capacité un peu effrayante de mimétisme. Je me suis dit: ça y est...elle a pris la mesure de la violence qui sous-tend la société japonaise! C'est une violence qui a une double face, je trouve; protectrice surtout dans les agissements d'une entité contre une autre (les femmes contre les hommes....et en général tout ce qui peut justifier la brimade) et aussi destructrice de tout ce qui ne peut être assimilé (du bonsaï à la banane des rockers....soit on se plie à la règle, soit on n'entre pas).
Commentaire n°1 posté par Baiya le 20/07/2008 à 07h57

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