Trop heureuse de quitter Naha, capitale d'Okinawa, bétonnée, qui ne s'ouvre à la mer que pour laisser entrer les bateaux, et ne réserve qu'une centaine de mètres d'horizon à ses habitants, sur la
sunset beach, encadrée de filets, de hauts parleurs et de l'American village. Naha orpheline de son passé, à l'exception du Peace mémorial qu'il faut aller chercher au bout d'une heure
et demie de bus qui traversent le béton, et peut-être, le shirijo, chateau historique des dépositaires du royaume qui s'appelait alors Ryuku, ouvert vers Taiwan, la Chine ou la Corée au
moins autant que vers le Japon. Pour le reste, même allées commerçantes que partout, néons et musique qui devient anxiogène à la longue. J'étais donc trop heureuse d'en partir, pour l'île de Z.
dont je ne savais rien et dont j'espèrais beaucoup. Après une heure et demie, l'esprit dégagé avec la mer pour seul horizon, le ferry accoste.
Machinalement, je fouille dans mon sac pour retrouver le petit papier où l'aubergiste de la veille a noté le nom du ryokan où j'ai réservé deux nuits. Je lève la tête et tombe nez-à-nez
avec un vieux drôle à casquette, petit et maigre, qui me fixe avec sa pancarte rafistolée - les autres hotels envoient eux des chauffeurs munis de panneaux sans accrocs. Il me regarde, je
m'approche. "Roy Anne san deska?" Je n'aurai même pas eu à chercher, traînant ma valise dans les ruelles du port. "Thank you" me dit-il en m'accompagnant à sa voiture, un peu poussièreuse.
Ma chambre est prête, propre, une natte, un frigo, une petite table. Otosan, puisque c'est comme cela qu'il conviendra de l'appeler le reste du séjour, m'apporte un café glacé, et des cigarettes,
trop content de découvrir que nous fumons les mêmes: "same same", dit-il. Je pourrai utiliser le vélo comme je veux, et rentrer pour 18h30, pour le repas. Otosan m'invite à manger "avec sa
famille", ce n'était pas prévu au programme, mais j'en suis ravie.
Cinq minutes plus tard je suis sur mon vélo, grimpant la côte qui mène à la plage. En contrebas, des plantations de cannes à sucre et l'impression de vivre enfin le Japon dont je rêvais en
regardant les films. Puis la forêt, quelques pins. Et la végétation qui ronge le bitume. Enfin, je me sens libre, et en descendant la pente, je me remercie intérieurement d'avoir eu la bonne idée
de venir jusqu'ici, me changer les idées loin du cadre strict de la vie tokyoïte. Enfin je commence à comprendre le pourquoi du fantasme "Okinawa", qui tient les salarymen debout des années
d'heures supplémentaires durant, dans l'espoir, un jour, d'aller vivre avec les poissons sur les îles où parait-il, on vit le plus longtemps au monde. La plage est blanche, mal découpée, longue,
déserte. La mer d'un bleu clair de carte postale, transparente. J'hésite à rejoindre le tout petit bout de côte occupé par les autres baigneurs, ce que je fais finalement, rien de trop dense
après tout, et je ne suis pas là pour être sauvage.
Soleil, bain, poissons, soleil, livre. L'heure venue, je savoure le plaisir de la nonchalance, prendre mon temps pour enlever chaque grain de sable entre mes pieds, marcher lentement jusqu'à la
poubelle pour jeter une bouteille en plastique, revenir auprès de mes affaires, regarder une dernière fois la mer. Puis je prends mon vélo, que je pousse dans la montée.
J'ai à peine pris ma douche, en train de regarder les photos du jour, quand une jeune fille me convie à dîner. Trop vite, je conclus que c'est la fille d'Otosan. Je la suis dans la cuisine, où le
vieux m'invite à m'installer. Meubles simples, un rien de bordel, il me sert du riz et m'invite à manger, la jeune fille s'installe. Ce n'est pas sa fille. C'est Heidi.
"Et si quelqu'un te fait du mal, je descends de ma montagne d'où je te surveille dans la journée!" Heidi, puisque c'est comme ça que finalement tout le monde l'appelle, rit d'un rire clair. Elle
a rejoint l'île y a six mois, pour travailler dans un club de plongée, où elle était supposée aussi suivre des cours pour lesquels elle reversait la moitié de son salaire, mais qui n'ont jamais
eu lieu. Une histoire que j'ai l'impression d'avoir entendu mille fois déjà depuis mon arrivée au Japon. Finalement, elle travaillait de 7h à 23h sept jours sur sept, emmenait quatre plongée de
45 minutes par jour, travaillait comme serveuse ou pour nettoyer les vitres. Le tout pour 50 000 yens par mois. Quand elle a finit par comprendre que les cours de plongée n'auraient jamais lieu,
elle a fait ses valises et est venue se réfugier chez Otosan en attendant de partir pour rentrer chez ses parents à Nagoya. "Avant, je quittais des fois mon travail dans la journée, je
venais ici, je pleurais, tous les jours je pleurais, puis j'y retournais". Elle raconte et rigole. Otosan l'écoute et guette ma réaction. Elle lui sert des bières à mesure qu'il les finit. Otosan
fait le clown pour la faire rire, et elle rit.
Quand il était enfant sur la même île occupée par les Américains, Otosan allait sur la plage où j'ai passé l'après-midi, à la rencontre des soldats. Il avait faim, comme tout le village. "moi les
soldats ne me faisaient pas peur, alors je leur demandais des biscuits. Thank you je disais, good boy, ils répondaient en me frottant la tête, et me donnaient tellement de biscuits, des crakers,
qu'il y en avait assez pour moi et tous mes copains." Il rit, et Heidi rit aussi. Nous resterons jusqu'à deux heures du matin à discuter, avec elle, Otosan, d'autres amis de passages.
Otosan découpe des sashimis et se rêve en Alain Delon, amoureux d'une femme belle comme une actrice qui l'aimerait aussi, à qui il dirait "je t'aime" (Et il se lève pour imaginer la scène,
se baisse et se relève les paumes en avant dans un long "je t'aime"), et qu'il serait trop petit pour embrasser car les actrices sont plus grandes que lui. Mais qu'il embrasserait quand même
"you, and me, kiss kiss, slowly slowly". Puis "skip skip". Et Heidi fait une démonstration du "skip skip", une danse côte à côte, genoux en l'air, comme dans les dessins animés. Quand
j'ai le dos tourné, Otosan gribouille sur un bout de carton "romachic" (car il est romantique). Je pars chercher mon appareil photo.
Le lendemain, je passe de longues heures seule sur mon vélo dans les montagnes de cette île volcanique à chercher le point de vue le plus haut pour contempler la mer avant de revenir saluer
Heidi avec ses valises, qui part rejoindre sa gand-mère à Naha. "Pour tous les habitants de l'île, c'est la même tragédie, tous les jours, ils viennent dire au revoir aux vacanciers à qui ils
disent "à bientôt", qui répondent "à bientôt", mais ne reviendront jamais. Et Otosan pleure pour de bon, tous les jours", m'explique celui qui dans leur petite comédie familiale et alpine joue le
rôle de Peter, le gardien de chèvres. Et qui lui aussi, accompagne quatre à cinq plongées par jour, sans jamais n'avoir appris. Comme Heidi, il fait mine de connaître sur le bout des doigts les
trente à quarante site de plongées. Fait mine de connaître chacun des poissons aux couleurs incroyables. Sa femme et sa fille l'attendent à Tokyo depuis six mois.
Ce jour-là, moi aussi j'ai les larmes aux yeux en saluant Heidi que je connais pourtant à peine.
Le soir, à table, Otosan est triste. Il a décidé de ne pas boire. Mais le passage d'un ami, un homme rigolard, qui accompagne les touristes d'île en île sur son bateau, en décidera
autrement. Cette fois, pour essayer une recette "française", Otosan tente de cuire le saumon dans une papillotte - pas aussi bon que les sashimis. Son ami, "le capitaine", a son instrument à
trois cordes okinawaïen et chante distraitement quelques chansons. Le lendemain c'est à mon tour de prendre le ferry. Bien triste de dire au revoir à Otosan qui se dépêche de repartir dans sa
camionnette à peine m'a-t-il déposée à l'embarcadère.
Dans le bateau, je repense à Heidi, qui n'a pas encore prévenu ses parents qu'elles avait démissionné. "Je ne leur dirai pas, je rentrerai comme ça et je ne leur dirai rien. Ils ne comprendraient
pas que je n'aie pas essayé plus longtemps, que je ne sois restée que six mois", m'avait-elle expliqué tout naturellement, avant de rigoler encore à une blague d'Otosan.
Puis je me souviens d'une phrase, pourquoi et d'où vient-elle? Un auteur allemand je crois. "Ne retiens pas la vague qui se brise à tes pieds, en se retirant, de nouvelles viendront s'y
briser."
(pour voir d'autres photos: http://picasaweb.google.fr/anneroy1/LLeDHeidiEtOtosan#slideshow)
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