c'est vrai que je déserte un peu ce blog. du coup voilà un extrait de mail envoyé à un ami il y a une dizaine de jours.
"aujourd'hui je me décide à acheter des chaussures pour courir parce que les miennes je les ai achetées dans un magasin japonais classique, donc elles avaient beau être le plus grand modèle pour
hommes, elles sont affreusement trop petites et comme je cours trois heures par semaine je veux pas me ruiner les pieds.
donc ce matin je vais au magasin de sport que j'ai repéré à vingt minutes de chez moi. un magasin rien que de sport. je rentre et je sens que tout le monde se dérobe à ma vue. je ne tilte pas
tout de suite. je regarde les chaussures et comme je suis décidée à faire les choses bien, et que j'avais lu qu'il fallait pas n'importe quelle chaussure pour n'importe quel pied, n'importe quel
poids, n'importe quel usage etc, je préfère m'adresser à un vendeur.
c'est là que je réalise qu'il y avait eu comme un frémissement d'invisibilité soudaine sur mon passage quand j'étais entrée. pas un vendeur en vue. je vais donc à la caisse, où le mec a pas le
choix que de rester où il est. de loin je repère à sa tête qu'il ne me sera d'aucune aide. de loin il repère les ennuis et se plie en deux sous le comptoir pensant sans doute que je le verrai
pas. je m'approche du comptoir où il s'efforce de faire semblant d'agrafer des factures, plié en deux sous le comptoir. je suis pile face à lui. s'il se redresse nos visages seront à vingt
centimètres. il continue de bricoler bricoler. en fait il cherche une esquive en espérant que je vais partir. ça me fatigue ces mecs qui flippent de parler à des étrangers (c'est pas du tout du
racisme, c'est la peur des incompréhensions, de pas gérer la nouveauté, de pas être à la hauteur). ça va je mange pas.
là il comprend que je partirai pas, donc tout en restant plié, comme dans un dessin animé ou un film de funès, il pivote et se redresse un mètre plus loin. je le laisse pas s'enfuir comme ça, je
l'interpelle. et je fais pire. d'habitude je parle en japonais, même incompréhensible et avec des fautes, en général ça rassure. mais là je lui demande, droit dans les yeux, s'il parle anglais.
Il hésite, me regarde en faisant mine du mec qui ne comprend pas. du coup je répète ma question, en utilisant une autre phrase, très vite, pour qu'il comprenne que je sais ce que je dis et que ce
que je dis est un japonais très clair correct et compréhensible.
"un peu" il me dit. "parfait" je lui réponds. et là je lui dis que j'ai besoin de conseil pour acheter des chaussures. il fait mine de trouver ça très drôle que j'aie besoin d'aide pour ça, alors
de mon visage le plus sérieux je persiste, tout en sachant que c'est déjà foutu.
je l'emmène jusqu'au rayon en commençant à lui expliquer pourquoi j'ai besoin de chaussures. il ne me pose aucune question et désigne une paire. là je lui explique que je veux pas une paire au
hasard, mais des conseils. il me répond que toutes ces chaussures, on peut courir avec. du coup j'y vais cash, je lui montre avec mon pied qu'il y a des pieds qui vont plus sur la tranche
intérieure, d'autres sur la tranche extérieure, et que c'est bien de choisir des chaussures en fonction.
peut-être que je tatillonne mais c'est après avoir lu pas mal de conseils sur internet que j'ai décidé de prendre soin de mes pieds et je veux pas seulement des chaussures à ma pointure.
il se décide à aller demander à un collègue (qui se garde bien d'intervenir lui-même et lui explique de loin), revient, et me montre la même paire qu'au début, en me faisant signe avec les pieds,
que ça c'est bien pour les pieds qui vont à l'intérieur à l'extérieur. je renouvelle mon explication: il parait qu'il y a des chaussures qui correspondent mieux qux pieds qui partent à
l'intérieur, d'autres aux pieds qui partent à l'extérieur. et qu'en aucun cas mes pieds ne partent à l'intérieur à l'extérieur.
là il se décide, et va chercher une collègue et la tire quasi de force jusqu'au rayon. elle ne s'y connaît pas plus et me conseille la même paire. je commence à craquer. je répète ma question,
lui demande si elle se connaît, son collègue va chercher un dictionnaire électronique qu'il brandit d'une main tout de même un peu tremblante. je lui explique que ce n'est pas une question de
vocabulaire mais que soit ils s'y connaissent, soit non, et que si c'est non il faut le dire.
et là, ça fait vingt minutes que je suis là, ils m'expliquent que leur collègue qui s'occupe du rayon est en repos et ne sera là que vendredi."